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Table Ronde :  Changeons notre société par l’alimentation

Publié le : 11 avril 2019

Qu’est-ce qu’un bon repas, quels leviers individuels, collectifs et politiques pour changer d’alimentation? Continuer d’être en AMAP est en tout cas une des bonnes solutions d’après cette riche table ronde !

Découvrez des pistes d’actions et les réflexions d’un beau panel d’intervenant-e-s :

Intervenant-e-s : Chantal Géhin, présidente FRAPNA Isère, Karine Berthaud, chargée de mission Grenoble métropole et Pays Voironnais, Christian Gaude, co-président d’Alliance Isère, Paul Ariès, politologue et philosophe

Animation :  Nicolas Gauthy

Prise de note (et photo ! ) : Andréa, salariée Réseau AMAP AURA

On va commencer avec  cette question : qu’est-ce pour vous un bon repas ?

Christian Gaude : Et bien mon alimentation a changé. Fut un temps, j’avais besoin de lutter contre mon arthrose et mon surpoids, j’ai arrêté le sucre, et la douleur est partie.  J’ai retrouvé une énergie physique et intellectuelle.

Chantale Gehin : ce qu’on a plaisir à cuisiner, manger et partager.

Karine : c’est quand je peux raconter l’histoire des produits, du paysan.

Paul Ariès :  avec qui j’ai mangé ! Chez les grecs anciens, manger seul, c’était le déshonneur. On considérait qu’un vrai repas c’était un repas chaud aussi, à faire en collectif. Le grignotage froid et debout n’était donc pas considéré comme un repas et évitait le déshonneur.

Rappeler ce qu’est la nourriture aussi. L’industrie nous fait manger des plats où les aliments sont restructurés, re-fibrés, re-texturés, attendez un peu de voir ce que l’industrie vous prépare.

Le but de l’agro-industrie c’est de supprimer le lien entre alimentation et agriculture. Nos repas, notre table sont déstructurés, on mange n’importe quoi n’importe comment… Alors que l’alimentation est symbole. La nourriture chinoise, c’est du symbole. Manger des plats ronds pour des amoureux, manger des plats allongés pour les amis pour symboliser les liens de l’amitié.

Chantal :  la Grèce a connu le plan Marshall après nous. C’est à cette occasion qu’on s’est rendu compte que la vitamine ne fait pas forcément bon état sur des gens dénutris :  « ou la Grèce n’existe pas, ou nos normes sont fausses”. Les apports nutritionnels sont en fait une moyenne de ce qui fonctionne plutôt bien. Il y a des peuples qui se nourrissent de lait et de viande, ou de céréale depuis des lustres et qui vont bien. Il est à noter que le sucre rapide n’est pas autorégulé par notre cerveau. Après un gros repas, nous avons toujours une petite place pour un dessert….sucré !

Quelles interpellations les gens adressent aux paysans ?

Christian Gaude : On me demande beaucoup la quantité de sucre dans mes yaourts. Je n’en mets presque pas dans les miens puisque je les mange aussi.

Quand j’étais à l’école , un jour un instituteur m’a mis devant le tableau et a dit aux autres élèves : regardez-le bien lui, c’est un des derniers paysans, bientôt les protéines de pétrole remplaceront les protéines animales et son travail ne sera plus utile. Cet épisode m’a marqué.

Dans ma famille on mangeait de la viande de manière exceptionnelle. L’abattage d’un animal  avait quelque chose de rituel et solennel, et surtout de respectueux. A l’heure actuelle, je suis mal à l’aise avec les cadences horribles qu’il y a dans les abattoirs. Je pleure encore en pensant au regard d’une petite génisse que j’ai croisé avant qu’elle ne se fasse abattre à 3 mois.

Paul Ariès : manger de la viande n’a jamais été anodin. La chasse avait quelque chose de rituel, un don contre don, et au sein des tribus, il y a eu des partages qui impliquaient la spécialisation, le manger ensemble. Les chasseurs ramenaient à manger pour les autres. La viande était objet de rituel, comme brûler la graisse pour faire plaisir aux dieux par exemple, leur régaler les narines. Il y a aussi eu des pratiques sociales intéressantes, en Grèce, la fricassée qui mélangeait tous les morceaux, nobles et moins nobles, c’était démocratique car ça mettait tout le monde au même niveau. C’est avec le christianisme qu’on a commencé à dire au petit peuple de ne pas lorgner la table des puissants, et de ne pas commettre le péché de gourmandise en voulant de la viande. La vraie opposition, elle est entre agriculture industrielle et agriculture paysanne. C’est aussi important de déconstruire le discours sur la faim dans le monde. La malnutrition, ce n’est pas à cause de la viande. Les pays où l’on meurt de faim c’est parce que ça manque de culture vivrière, les cultures destinées à l’exportation ce n’est pas que du soja. L’agriculture végétale tue plus d’animaux, quand on pense aux insectes, aux petits rongeurs, aux ravages des pesticides. Mais ce ne sont pas les mêmes, ce sont de petites bêtes. Flinguer les doryphores, les petites souris, c’est nécessaire, les maraîchers peuvent vous parler de la guerre contre les limaces !  Il va aussi falloir sérieusement revoir la question de l’abattage. Et surtout, défendre le modèle de polyculture élevage et sa polyvalence.

Comment ça se passe en local, au niveau du Pays Voironnais ?

Karine Berthaud : Il y a 31 communes sur le territoire autour de Voiron. C’est un territoire où on peut faire son menu juste avec du local quasiment toute l’année. Il y a une progression du bio, beaucoup de magasins de producteurs, beaucoup de vente à la ferme mais par contre pas d’AMAP. Le paysage a peut-être évolué du côté de la métropole de Grenoble où il devient difficile de trouver du foncier.

Christian Gaude: je nourris mes vaches en 100% prairie naturelle, et du foin des prés en hiver. Je peux témoigner que la diversité des espèces donne un bon goût au lait et au fromage. Même l’ensoleillement donne un goût différent au fromage. En vache Abondance, on a le lait le plus fromageable et protéiné. Sur ma ferme on est en mono-traite, à moins de 25 l de lait par jour par vache. On les laisse le plus possible à l’air , et elles viennent d’elle-même pour la traite, Avoir une bonne production en plein air, ça demande beaucoup d’organisation, mais ça marche. Il faut un espace de traite, un espace de vie, un espace de nourriture, etc. et le respect du rythme des vaches permet une bonne production. Seule l’agriculture bio peut nourrir le monde car elle est à l’écoute de la nature, et généreuse. La polyculture élevage limite l’usage d’intrants chimiques, avec des vaches sous les pommiers, des poules sous les arbres qui remplacent les produits chimiques car elles mangent les larves de mouches.

Paul Ariès : On devrait dire ”les laits” et pas le lait, car tous les laits ne se valent pas . La plupart des laits produits en agriculture industrielle ne peuvent être valorisés qu’en produits de type Danette. L’industrie met aussi des additifs dans ses produits pour que les enfants aient envie de continuer à les manger, chez Lactalis par exemple. Il y a aussi beaucoup de questions à se poser entre l’agriculture paysanne bio face à du bio industriel.

Karine Berthaud : en termes de politiques publiques, pour avoir des produits locaux à consommer, il y a aussi besoin de paysans. Le Pays Voironnais a décidé de faire une politique d’acquisition foncière. Nous sensibilisons les habitants au besoin de consommer local. La métropole aide aussi Alliance Isère à fonctionner. Nous voulons des produits de qualité pour nos enfants. Il y a aussi un projet d’investissement dans une légumerie. Au niveau de la métropole, nous avons modernisé l’abattoir de Grenoble pour que ça se passe mieux. Dans un sens, nos politiques agricoles deviennent des politiques alimentaires.

Paul Ariès : Il y a plusieurs leviers pour agir, le levier individuel, et les leviers collectifs, comme les AMAP, la politique. En France, plus d’un repas sur deux est pris en dehors du foyer. La régie municipale en scolaire, c’est une bonne idée. Ça permet de consommer moins de viande, d’eau, de faire la cuisine sur place et souvent ça permet de proposer des repas gratuits aux familles défavorisées. Il faut aussi qu’on apprenne aux enfants à bien manger pour sortir de l’emprise des grandes firmes agro industrielles.

Christian Gaude : nos enfants reviennent au bio, même après une crise d’adolescence. Leurs corps imprime ce qui est bon pour eux.

Chantal : on a besoin d’une agriculture bio respectueuse de l’agronomie, des sols, que nos hectares en France soit cultivés en bio et comme il faut.

Que faire face au bio intensif ?

Chantal Géhin : on continue à lutter contre les pesticides car tous les agriculteurs en souffrent. C’est important, pour les travailleurs étrangers et sans papier qui sont intoxiqués et retournent mourir chez eux sans rentrer dans les statistiques des personnes empoisonnées. On a besoin d’une agriculture bio, et paysanne et de solidarité Nord-Sud, de solidarité internationale. Il faut penser au côté social si on continue à manger du chocolat,et  penser à l’impact sur la souveraineté alimentaire des autres pays.

Christian Gaude: il y a aussi beaucoup à faire du côté de l’éducation des agriculteurs. Quand mon fils a fait son BTS, il était le seul à vouloir faire du bio, dans une classe où on disait «pas d’intrants, pas d’rendement !». Mais je me dis que les consciences progressent. La région Auvergne Rhône-Alpes a donné 20 000 euros par paysan qui s’installe, c’est que les consciences évoluent. De plus en plus d’enseignants en école d’agriculture parlent du bio aux élèves quand qu’il n’y a rien dans les programmes. Mon fils, pour en revenir à lui, les profs lui demandaient parfois « et toi, ton père, comment il fait ? »

Jacqueline Colliard : j‘aime intervenir en lycée agricole. Les jeunes auprès de qui j’interviens s’en fichent de la qualité de l’air, mais je leur dit que j’aimerai qu’ils puissent avoir des enfants, et des enfants en bonne santé.

Paul Ariès :  les puissants ont toujours tenté de s’en prendre aux moyens de se nourrir du peuple pour le contrôler. Par exemple, des rois ont envoyé des soldats détruire les châtaigniers qui produisaient « le pain du peuple » sans avoir d’effort à fournir, car pendant le temps libre les paysans vont au café parler politique, et la châtaigne est un fruit égalitaire, pas besoin d’être plein de muscles pour en ramasser, cela facilitait la place des femmes. Paul Lafargue, connu pour son texte sur le droit à la paresse a aussi écrit sur la malbouffe, et les puissants qui donnaient du faux pain, de la fausse viande… Au fil des siècles, les mobilisations populaires ont aidé à lutter contre la malbouffe.

 

Pour une synthèse des propos de Paul Ariès, lisez Ici un compte rendu pris par Jean-Michel Defrance, administrateur du Réseau AMAP Auvergne Rhône-Alpes